L’encyclopédie électorale du Canada

Les partis politiques au Canada : L’évolution de familles

par Maurice Y. Michaud (il/lui)

À l'extérieur du débat des chefsLes partis politiques n’ont été reconnus à l’assemblée de la Colombie-Britannique qu’en 1903. Ils ne l’étaient pas non plus au Manitoba jusqu’en 1879 (ou 1888), ni au Nouveau-Brunswick jusqu’en 1935. Par contre, le concept de partis politiques était alors très différent de celui que nous avons aujourd’hui.

Jusqu’au début du XXe siècle, les partis politiques étaient plutôt des bannières. Leur règlementation était bien moindre qu’à partir du milieu du XXe siècle. Aux élections, les candidat·e·s se déclaraient « libéral », « con­ser­va­teur », etc. Peu n’étaient choisi·e·s par les partis, quoiqu’un parti pouvait refuser d’en appuyer, forçant cer­tain·e·s à se présenter comme « indépendant·e [nom du parti] ». De plus, dans plusieurs juridictions jusqu’aux années 1970, les bulletins de vote ne mentionnaient que la profession des candidat·e·s, non leur allégeance politique.

Par ailleurs, certains partis ont glissé au fil du temps sur le continuum gauche-droite traditionnel, allant même jusqu’à pivoter complètement. Aujour­d’hui, on pourrait supposer que les différents partis « progressistes » d’après la Première Guerre mondiale étaient de gauche ; pourtant, nombre de leurs adhérents étaient des conservateurs. Et à mesure que le succès électoral de ces partis déclinait à la fin des années 1920, certain·e·s élu·e·s progressistes ont rejoint les Libéraux ou les Conservateurs, tandis que d’autres ont fondé la Fédération du Commonwealth coopératif (FCC).

  • Au niveau fédéral, de nombreux progressistes avaient rejoint les Libéraux avant les générales de 1930, mais à l’époque, les Libéraux étaient un parti conservateur « avec un petit c », beaucoup plus à droite que là où Mark Carney a emmené ce parti en 2025.
     
  • En Saskatchewan, les élus progressistes se sont joints aux conservateurs en 1929 pour former le gouvernement, pour ensuite disparaître.
     
  • Cependant, en Alberta, le variant provincial (soit les United Farmers of Alberta) est aujourd’hui considéré l’ancêtre de la FCC, qui est devenu le NPD au début des années 1960.
     
  • De même, en Columbie-Britannique, le Parti socialiste de 1903 est devenu le Parti travailliste indépendant en 1928, puis la FCC en 1933 et le NPD dans les années 1960. Mais même si, dès 2001, le Parti libéral a comblé le vide laissé par la fin du Crédit social en 1996, les deux partis sont toujours considérés comme appartenant à des familles distinctes, car les libéraux de la Colombie-Britannique ont ensuite penché autant vers les libéraux que vers les conservateurs au fédéral, alors que le Crédit social ne penchait que vers les conservateurs.
     
  • Mais au Manitoba, contrairement à Ottawa, ce sont les Progressistes qui ont absorbé les libéraux pour former le conservateur Parti libéral-progressiste au début des années ’30, avant de laisser tomber la partie « Progressiste » de son nom au début des années ’60. Les libéraux-progressistes étaient en fait si conservateurs qu’en 1942, le Parti conservateur fédéral, qui se cherchait désespérément un chef pour le ramener au pouvoir, s’est tourné vers John Bracken, qui a accepté pourvu que le parti consente à être renommé « Progressiste-conservateur ».
     
  • Et à Terre-Neuve d’avant la Confédération, les appellations politiques n’avaient aucun sens, les libéraux absorbant les conservateurs, puis, plus tard, les conservateurs renaissants absorbant les libéraux. Par exemple, lors de son premier mandat de premier ministre, de 1878 à 1885, William Whiteway était conservateur, mais de 1889 à 1897, il était libéral. Par ailleurs, le Newfoundland People’s Party était considéré de gauche à sa création en 1908, au moment même où le Parti conservateur disparaissait et que le Parti libéral était devenu le parti conservateur. Mais lors des élections de 1923, le NPP était devenu le conservateur Parti libéral-travailliste-progressiste, représentant sur­tout les intérêts de la classe d’affaires de St. John’s, et les libéraux s’étaient positionnés à gauche du PLTP en tant que Parti réformiste libéral.

Et au cas où vous ne seriez pas encore assez confus·es, n’oubliez pas que les Conservateurs étaient officiellement les « Libéraux-Conservateurs » dans de nombreuses juridictions jusqu’aux années ’30, alors que les Libéraux étaient, eh bien... Eux, ils ont toujours été les Libéraux ! Sauf, bien sûr, au Manitoba (voir ci-dessus), ou en Colombie Britannique et en Saskatchewan, où ils sont devenus BC United et Saskatchewan Progress en 2023. Mais la Saskatchewan est encore plus particulière car, si l’on devait l’anthropomorphiser, le Parti saskatchewanais, au pouvoir depuis 2007, pourrait être décrit comme une nouvelle famille recomposée d’anciens libéraux et PC, l’alliance étant plus plausible lorsqu’on considère que les libéraux de cette province n’avaient pas été aussi centristes que leurs homologues fédéraux, malgré le maintien d’un lien formel avec ces derniers jusqu’en 2009.

Néanmois, le fil conducteur pour la plupart des partis est clair. La FCC est devenue le NPD en 1961, s’appelant le Nouveau Parti lors de certaines partielles fédérales alors qu’on se cherchait encore un nom. Cependant, il serait inexact de considérer le Parti libéral du Manitoba de 1879 comme le Parti libéral actuel, car ce dernier est issu du Parti progressiste. De même, personne ne pourrait légitimement qualifier le Parti conservateur fédéral actuel de parti de John A. Macdonald ou de John Diefenbaker, puisque c’est l’Alliance réformiste conservatrice canadienne, elle-même des­cen­dante du Parti réformiste, qui a absorbé en 2003 l’agonisant Parti progressiste-conservateur de Dief. De même, le Parti conservateur uni de l’Alberta est issu du Wildrose, non des progressistes-conservateurs. Au Nouveau-Brunswick, par contre, l’Alliance des gens a eu, durant sa courte existence, une influence suffisante pour tirer les PC vers la droite.

Alors, pour tout démêler cela, particulièrement dans cette section de PoliCan, parlons de familles politiques plutôt que de partis politiques.
 

Bonnet blanc, blanc bonnet, ou bien, bonnet blanc et bonnet beige

Dans presque toutes les juridictions au Canada, une femme peut encore choisir de prendre le nom de son époux après le mariage. D’autres gens, pour des raisons connues (comme Adam Fergusson Blair) ou inconnue (comme Hubert Benoit-Décary), choisissent tout simple­ment de changer de nom. Sauf que nul ne dirait que ces gens ont autrement changé, tout comme peinturer l’extérieur d’une maison jaune plutôt que rouge ne change pas fondamentalement la maison.

Mais politiquement, une personne peut évoluer. Dans sa jeunesse, Gilles Duceppe était un communiste en règle. Il a par la suite affirmé que cette période de sa vie était une erreur de jeunesse, motivée par une quête de réponses absolues. Mais une chose est certaine : il n’a probablement aucun atome crochu aujourd’hui avec Pierre Poilievre ou Danielle Smith ! Pour sa part, David MacDonald a été ministre dans l’éphémère cabinet de Clark, mais en 1997, alors qu’il était le conjoint de fait d’Alexa McDonough, il s’est présenté pour le NPD.

De la même manière, les partis politiques peuvent évoluer. On peut penser au Parti libéral fédéral sous Jean Chrétien versus Paul Martin, ou encore sous Justin Trudeau versus Mark Carney. Même si certains changements étaient plus significatifs, ce parti occupe une position relativement centriste depuis les années ’60. Mais avec le recul, bien qu’il paraissait considérable à l’époque, l’écart entre les libéraux et les « conservateurs » n’était pas si grand jusqu’aux années ’90. Ainsi, en dépassant les évolutions normales au sein des partis et en saisissant la notion de familles politiques, nous pouvons mieux comprendre le clivage politique actuel.

Certains pourraient argüer que Carney se serait senti à son aise dans la famille de Clark ou même de Mulroney. Mais cela tient peut-être du fait qu’il ne fait pas du tout face à eux. Il fait plutôt face à une famille Manning libertarienne et belliqueuse, sans ses politiques monétaires créditistes.



© 2005, 2026 :: PoliCan.ca (Maurice Y. Michaud)
Pub.: 14 mai 2023 12:51 HE
Rev.: 26 déc 2025 14:09 HE (mais données présentées dynamiquement)