par Maurice Y. Michaud (il/lui)
Les partis politiques n’ont été reconnus à l’assemblée de la Colombie-Britannique qu’en 1903. Ils ne l’étaient pas non plus au Manitoba jusqu’en 1879 (ou 1888), ni au Nouveau-Brunswick jusqu’en 1935. Par contre, le concept de partis politiques était alors très différent de celui que nous avons aujourd’hui.
Jusqu’au début du XXe siècle, les partis politiques étaient plutôt des bannières. Leur règlementation était bien moindre qu’à partir du milieu du XXe siècle. Aux élections, les candidat·e·s se déclaraient « libéral », « conservateur », etc. Peu n’étaient choisi·e·s par les partis, quoiqu’un parti pouvait refuser d’en appuyer, forçant certain·e·s à se présenter comme « indépendant·e [nom du parti] ». De plus, dans plusieurs juridictions jusqu’aux années 1970, les bulletins de vote ne mentionnaient que la profession des candidat·e·s, non leur allégeance politique.
Par ailleurs, certains partis ont glissé au fil du temps sur le continuum gauche-droite traditionnel, allant même jusqu’à pivoter complètement. Aujourd’hui, on pourrait supposer que les différents partis « progressistes » d’après la Première Guerre mondiale étaient de gauche ; pourtant, nombre de leurs adhérents étaient des conservateurs. Et à mesure que le succès électoral de ces partis déclinait à la fin des années 1920, certain·e·s élu·e·s progressistes ont rejoint les Libéraux ou les Conservateurs, tandis que d’autres ont fondé la Fédération du Commonwealth coopératif (FCC).
Et au cas où vous ne seriez pas encore assez confus·es, n’oubliez pas que les Conservateurs étaient officiellement les « Libéraux-Conservateurs » dans de nombreuses juridictions jusqu’aux années ’30, alors que les Libéraux étaient, eh bien... Eux, ils ont toujours été les Libéraux ! Sauf, bien sûr, au Manitoba (voir ci-dessus), ou en Colombie Britannique et en Saskatchewan, où ils sont devenus BC United et Saskatchewan Progress en 2023. Mais la Saskatchewan est encore plus particulière car, si l’on devait l’anthropomorphiser, le Parti saskatchewanais, au pouvoir depuis 2007, pourrait être décrit comme une nouvelle famille recomposée d’anciens libéraux et PC, l’alliance étant plus plausible lorsqu’on considère que les libéraux de cette province n’avaient pas été aussi centristes que leurs homologues fédéraux, malgré le maintien d’un lien formel avec ces derniers jusqu’en 2009.
Néanmois, le fil conducteur pour la plupart des partis est clair. La FCC est devenue le NPD en 1961, s’appelant le Nouveau Parti lors de certaines partielles fédérales alors qu’on se cherchait encore un nom. Cependant, il serait inexact de considérer le Parti libéral du Manitoba de 1879 comme le Parti libéral actuel, car ce dernier est issu du Parti progressiste. De même, personne ne pourrait légitimement qualifier le Parti conservateur fédéral actuel de parti de John A. Macdonald ou de John Diefenbaker, puisque c’est l’Alliance réformiste conservatrice canadienne, elle-même descendante du Parti réformiste, qui a absorbé en 2003 l’agonisant Parti progressiste-conservateur de Dief. De même, le Parti conservateur uni de l’Alberta est issu du Wildrose, non des progressistes-conservateurs. Au Nouveau-Brunswick, par contre, l’Alliance des gens a eu, durant sa courte existence, une influence suffisante pour tirer les PC vers la droite.
Alors, pour tout démêler cela, particulièrement dans cette section de PoliCan, parlons de familles politiques plutôt que de partis politiques.
Dans presque toutes les juridictions au Canada, une femme peut encore choisir de prendre le nom de son époux après le mariage. D’autres gens, pour des raisons connues (comme Adam Fergusson Blair) ou inconnue (comme Hubert Benoit-Décary), choisissent tout simplement de changer de nom. Sauf que nul ne dirait que ces gens ont autrement changé, tout comme peinturer l’extérieur d’une maison jaune plutôt que rouge ne change pas fondamentalement la maison.
Mais politiquement, une personne peut évoluer. Dans sa jeunesse, Gilles Duceppe était un communiste en règle. Il a par la suite affirmé que cette période de sa vie était une erreur de jeunesse, motivée par une quête de réponses absolues. Mais une chose est certaine : il n’a probablement aucun atome crochu aujourd’hui avec Pierre Poilievre ou Danielle Smith ! Pour sa part, David MacDonald a été ministre dans l’éphémère cabinet de Clark, mais en 1997, alors qu’il était le conjoint de fait d’Alexa McDonough, il s’est présenté pour le NPD.
De la même manière, les partis politiques peuvent évoluer. On peut penser au Parti libéral fédéral sous Jean Chrétien versus Paul Martin, ou encore sous Justin Trudeau versus Mark Carney. Même si certains changements étaient plus significatifs, ce parti occupe une position relativement centriste depuis les années ’60. Mais avec le recul, bien qu’il paraissait considérable à l’époque, l’écart entre les libéraux et les « conservateurs » n’était pas si grand jusqu’aux années ’90. Ainsi, en dépassant les évolutions normales au sein des partis et en saisissant la notion de familles politiques, nous pouvons mieux comprendre le clivage politique actuel.
Certains pourraient argüer que Carney se serait senti à son aise dans la famille de Clark ou même de Mulroney. Mais cela tient peut-être du fait qu’il ne fait pas du tout face à eux. Il fait plutôt face à une famille Manning libertarienne et belliqueuse, sans ses politiques monétaires créditistes.